Manifeste Fiscalité, pensions alimentaires, congé paternité... Cinq propositions pour «déviriliser le monde»
- 13 févr. 2022
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Dans un manifeste à paraître jeudi, Céline Piques, économiste et porte-parole de l’association «Osez le féminisme !», livre une série de pistes pour un monde plus égalitaire, avec pour but de montrer aux candidats à l’Elysée qu’il ne s’agit pas d’un sujet mineur.
Est-ce une boîte à outils ? Ou carrément un programme pour la présidentielle ? «Ça y ressemble, mais c’est plus que cela : ce sont des propositions concrètes faites aux candidats, ancrées dans des analyses féministes qui dépassent les circonstances de cette élection», sourit Céline Piques. Dans un essai à paraître la semaine prochaine (1), la porte-parole de l’association Osez le féminisme ! et économiste de profession, dégaine une série de mesures concrètes pour «construire une politique radicalement féministe» et montrer aux aspirants locataires de l’Elysée que l’égalité «n’est pas un sujet mineur». Une nécessité, estime-t-elle, alors que la campagne est d’ores et déjà marquée par le backlash théorisé dès les années 90 par l’Américaine Susan Faludi : un «contrecoup» à la puissante mobilisation féministe, une «contre-attaque des tenants de l’ordre masculin» déjà «bien à l’œuvre» en France, s’alarme Céline Piques, qui pointe notamment du doigt les «prises de position profondément masculinistes» du candidat d’extrême droite Eric Zemmour.
Sa «défense d’un modèle archaïque de la famille et de la sexualité» est une «réaction extrêmement brutale à l’avancée du féminisme», s’indigne l’autrice. «Zemmour réaffirme en quelque sorte un droit d’accès au corps des femmes». Dans son ouvrage, elle cite notamment cet extrait du Premier sexe, pamphlet misogyne de l’ex-éditorialiste, par ailleurs accusé de violences sexuelles par plusieurs femmes. Dans ce livre, paru en 2006, il scandait : «Un garçon, ça entreprend, ça assaille et ça conquiert et ça couche sans aimer […] L’homme est un prédateur sexuel, un conquérant.» En réponse, Céline Piques rêve de voir les ripostes à cet inquiétant backlash devenir centrales dans la campagne présidentielle. Pour ce faire, elle puise dans les textes des autrices qui ont contribué à construire son féminisme, de l’avocate Gisèle Halimi au «manifeste des 343» en faveur du droit à l’IVG, en passant par la philosophe écoféministe Emilie Hache, des mesures dont pourraient s’inspirer les candidats. Tour d’horizon en cinq idées phare.
Obtenir une loi-cadre d’orientation contre les violences sexistes et les féminicides
En Espagne, pays souvent cité en exemple en matière de lutte contre les violences faites aux femmes, un tel texte a été adopté, à l’unanimité, dès 2004. Nommée «loi de protection intégrale contre les violences conjugales», elle prévoit une série de mesures relatives à la prévention, à la protection des victimes ou encore à la condamnation des agresseurs. En 2017, ce plan d’attaque a été renforcé, à travers l’adoption d’un «pacte d’Etat contre la violence conjugale», dans le sillage d’importantes mobilisations féministes. Soit près de 300 mesures, financées à hauteur d’un milliard d’euros sur cinq ans. S’en inspirer dans l’Hexagone «éviterait l’éparpillement des mesures et des lois, tel que ce fut le cas lors du Grenelle contre les violences conjugales», estime Céline Piques.
Comme nombre de militantes contre les violences sexistes et sexuelles, elle insiste sur l’importance d’un financement à la hauteur des enjeux, estimant qu’il faudrait tripler le budget alloué annuellement à la lutte contre les violences en France, pour passer de 360 millions d’euros environ, à un milliard. D’ores et déjà, à gauche, plusieurs candidats se sont engagés à investir cette somme s’ils étaient élus, d’Anne Hidalgo (PS) à Christiane Taubira, en passant par Jean-Luc Mélenchon (LFI) et Yannick Jadot (EE-LV).
Pour une réforme féministe de la politique fiscale
«La cause des femmes devrait irriguer l’intégralité des politiques publiques et fiscales», pas uniquement «être cantonnée à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, même si c’est essentiel», exhorte Céline Piques. Pour elle, c’est clair : le système fiscal actuel, qui impose des foyers, pas des individus, est «sexiste». En cause : le quotient conjugal et familial, qui «invisibilise les écarts de salaire», et auquel elle appelle à mettre fin, au profit d’une imposition individuelle, plus propice à l’autonomie financière des femmes. «Dans tous les autres pays européens, l’imposition est individuelle», souligne Céline Piques. Cette mesure, estime-t-elle, permettrait de «redéployer 29,7 milliards d’euros», qui pourraient servir à mettre en place une sorte de «super allocation familiale», accessible dès le premier enfant. En outre, de la même manière, l’autrice appelle à individualiser toutes les prestations sociales, y compris l’allocation adulte handicapé, dont maintes associations réclament la déconjugalisation. Le gouvernement y est opposé, et le Parlement a rejeté cette mesure en décembre.
Pensions alimentaires : s’inspirer du Québec
Leurs difficultés, elles les ont martelées à l’occasion de la crise des gilets jaunes. Plus d’un tiers des familles monoparentales, constituées de femmes dans 85% des cas, vit sous le seuil de pauvreté (soit moins de 1 334 euros pour une femme avec un enfant de moins de 14 ans). Selon le think tank Terra Nova, qui a signé une note sur le sujet en 2019, pas moins de 35% des familles monoparentales sont confrontées à des impayés de pensions alimentaires, qu’ils soient totaux ou partiels. Soit 500 000 enfants concernés. «Notre société patriarcale est totalement permissive face à ces impayés», fustige Céline Piques, qui appelle, comme Terra Nova, à s’inspirer du Québec, où, depuis 1995, la gestion et le paiement des pensions alimentaires sont l’apanage d’un organisme gouvernemental. Ainsi, dans la province francophone, dès qu’un jugement est prononcé pour fixer une pension alimentaire, une copie en est automatiquement confiée à cette agence, habilitée à prélever le montant des pensions alimentaires directement sur les revenus des débiteurs. Résultat : environ 3 % seulement des pensions y sont impayées.




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